Et le vide s’installe

1 septembre 2015

Et le vide s’installe

Je pouvais à peine voir devant moi en poussant les deux grosses valises, posées l’une sur l’autre, vers la grande porte à deux battants qui s’ouvrit automatiquement pour me laisser passer. L’air glacé de la climatisation m’accueillit comme une gifle. Je m’arrêtai un moment et balayai les lieux du regard. Çà et là, j’aperçus des familles regroupées, enlacées, incapables de se lâcher. En face de moi, une mère, la soixantaine passée, serrait très fort son fils, les larmes aux yeux. Je lus tant de désespoir dans son regard qui accrocha un moment le mien.

Une voix aiguë annonçant le départ du vol MEA 142 me fit sursauter. Je me tournai pour faire face à l’écran où étaient affichées les informations concernant les départs des vols les plus proches. Ma tante regarda son billet puis fixa l’écran à la recherche du numéro du sien. « Il me reste trois heures à passer en votre compagnie », nous lança-t-elle dans un soupir.

Elle regarda encore une fois sa montre puis le ciel, dehors, qui prenait peu à peu une teinte ténébreuse pareille à la vague de tristesse qui enveloppait son cœur. Chaque année, elle éprouvait ce même sentiment. Chaque année, elle ressentait cette même douleur qui touchait le fond de son cœur. Quelque chose dans ses veines la poussait à rester. Chaque année, elle avait un attachement de plus en plus fort qui l’attirait vers sa terre natale, tel un aimant.

Credit : https://aerialamy.com/blog/2012/06/22/saying-goodbye/
Credit : https://aerialamy.com/blog/2012/06/22/saying-goodbye/

Je tournai mon regard vers ma maman qui avait quelques larmes au coin des yeux. Elle attendait l’été avec impatience pour revoir sa sœur, pour passer des moments ensemble comme elles le faisaient lorsqu’elles étaient adolescentes. Bien que ma tante soit de quatre ans son aînée, on dirait qu’elles étaient jumelles. Elles avaient les mêmes gestes, la même teinte, les mêmes yeux. Elles se regardaient comme si c’était pour la dernière fois…

Je voudrais vraiment rester. Je ne veux pas quitter ma sœur, ma famille, mon pays. Oui, mon pays. Je voudrais me réveiller au cœur de ma ville natale, dans les rues dont je connaissais tous les détails dans mon adolescence. Je voudrais savourer les plats, humer la senteur agréable des légumes, des fruits et des saveurs de mon pays. J’ai fourré tant de délices dans mes valises, mais je ne pourrai tout emmener avec moi. Je ne pourrai jamais emmener ce sentiment de joie secrète et intérieure que je ressens auprès de ma famille. Mon mari me manque, mes deux jeunes hommes aussi. Ils m’attendent. Chacun d’eux a fait sa propre vie au Canada, chacun d’eux a choisi son chemin, loin de ses racines, loin de son pays…

 

Mon regard se fixait sur toutes les deux. Le temps semblait filer à une vitesse vertigineuse. Le moment de l’adieu allait arriver. Chaque année, le temps des vacances, ma tante devenait une partie de ma vie quotidienne pendant une très courte durée. Elle devenait comme une seconde maman, une copine intime, une grande sœur. Je profitais de sa présence pour visiter les plus beaux monuments libanais, pour savourer de nouveau les plats traditionnels. Elle fermait les yeux parfois comme pour emprisonner dans ses poumons l’air frais du Liban. Ma mère avait quelque chose qui lui serrait la gorge. Elle n’avait plus rien à prononcer en ce moment. Elle se contentait juste de regarder ma tante, de fixer ses traits défaits comme pour sonder son âme.

 

Credit : https://brittanycantrell.theworldrace.org/?filename=mind-blown
Credit : https://brittanycantrell.theworldrace.org/?filename=mind-blown

Ma sœur va certainement me manquer. Les beaux jours passés ensemble nous échappent rapidement. Je me souviens qu’elle était arrivée hier chez moi. Hier, je l’ai accueillie dans mes bras dans son pays. Hier, nous étions en train de revivre des moments merveilleux comme à l’adolescence. Comme il serait parfait d’avoir une sœur qui reste toujours à mes côtés, qui vive avec moi, qui reste ma confidente ! Elle va me quitter dans quelques minutes. Je déteste l’adieu. Pourquoi ne reviendrait-elle pas vivre ici, dans son pays, au sein de sa famille, dans les ruelles de son enfance ? Pourquoi ne resterait-elle pas ici, avec nous, pour se prélasser au milieu des merveilles de son pays, de sa nature radieuse, de ses montagnes chaleureuses ?

 

Brusquement, la foule devint plus nombreuse, plus pressante. Un couple s’enlaça tendrement, une jeune fille noua ses bras autour de son papa, un jeune homme baisa la main de sa maman, deux copains tapèrent dans le dos l’un de l’autre. C’était le moment de l’adieu.

 

Deux sœurs tombèrent dans les bras l’une de l’autre. De chaudes larmes coulèrent sur leurs joues. La foule avança. Les valises s’éloignèrent. Des avions décollèrent. Le pays se vida.

Credit : https://www.odt.co.nz/your-town/queenstown/139555/fence-screen-blasts-jets
Credit : https://www.odt.co.nz/your-town/queenstown/139555/fence-screen-blasts-jets
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Commentaires

rimamoubayed
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Trop touchant ce beau texte qui dit tout sur ce que ressentent tous les libanais, à la fin de chaque été. Merci

riadmw
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Oui certainement. Merci beaucoup ramroum :)

Benjamin Yobouet
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La séparation un moment toujours difficile.

Ça été mon cas lorsque je quittais le pays laissant derrière moi toute une famille amis et connaissances.

riadmw
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C'est vrai. J'suis ravi que ce texte t'a touché. Merci pour ton intervention.